— Ribambelle, tourne en rond, tralili tralala, je te vois, je te vois plus, qui est là ?
J’entends Marie chanter ça à longueur de journée, ça devient insupportable. Ses doigts tapotent au rythme contre la vitre. Elle approche sa bouche de la fenêtre et pose son souffle chaud dessus. Son doigt fait un bruit grinçant quand elle dessine un cœur.
Ça fait trois jours que nous sommes dans cette maison, sombre et silencieuse. Pour nos vacances d’été. Merveilleux, vraiment… On ne peut rien faire ! Et on n’est jamais tranquille ! Je tourne en rond ! Les seules choses intéressantes, j’ai pas le droit !
Les fourmis avaient trop chaud dehors, je les ai déménagées et installé la fourmilière dans le salon.
— Jules ! Qu’est-ce que c’est que ça !
C’était marrant, mais bon… Maman était folle…
C’est long, trois jours… une éternité ! Surtout quand un pot de colle te court après. Depuis trois jours, aucun répit… Ça a commencé dès le premier jour !
— Jules ! Tu viens ? Il y a un poulailler abandonné!
— J’ai pas envie.
— S‘il te plaît, Jules.
— Non.
— Allez, allez, Jules.
— Laisse-moi tranquille.
— Jules !
— Non.
— Allez, allez !
À en devenir dingue… Pire que son Ribambelle !
Maman et papa, c’est pas mieux. Ils sont tellement contents d’être ici. On dirait un sketch !
— Merveilleux.
— Trop beau.
— C‘est beau, c’est beau.
— Tu devrais explorer le jardin, suggère maman.
— Ou le grenier, propose papa, tu vas peut-être trouver un trésor.
Ah non mais…! Comme si des jeux pour petits pouvaient m’amuser !
— J’ai pas envie !
Oh non ! Marie est dans la chambre. Oui, je n’ai même pas ma propre chambre ! Elle joue avec ses poupées.
— Miranda, un morceau de gâteau aux myrtilles ?
— Oh volontiers, Marie, c’est adora…
— Oh Jules ! On fait la fête ! C’est une fête extraordinaire! Tu vois ? Regarde : il y a des lampions ! Et même un arc-en-ciel ! Prends le goûter avec nous ! Allez, viens !
— Non, je vais explorer le grenier…
Bon, le tour est vite fait. Il n’y a rien à faire ici.
Tiens, les fenêtres se déboîtent facilement !
— Tu fais quoi là, Jules !
Non, mais c’est pas vrai ! Elle m‘espionne !
Et ça continue, au petit déjeuner…. Encore ce sketch.
— C’est si calme ! Et l’air est si frais !
— Aujourd’hui, nous pourrions faire un pique-nique, et aller emprunter le sentier derrière la maison !
— Je peux emmener Miranda ?
— Mais évidemment, ma puce !
— Hein, Jules, ce sera merveilleux !
— J’ai pas envie.
— Mais enfin, Jules…
— Je m’ennuie ici !
— Mais il y a plein de choses à faire ! Et tu peux t‘amuser sans faire n’importe quoi !
— Non, il n’y a rien à faire ici…
— Mais va jouer dehors, dit maman. Un peu d’imagination, enfin ! … Et ne fais pas de bêtises, Jules !
Ok, ok…
CLAC.
C’était peut-être un peu fort… Tant pis ! De toute façon, ils ne comprennent rien ! Ce sont les pires vacances de ma vie ! Les pires ! Maman et papa sont ravis. Quel merveilleux endroit… tu parles ! Et Marie qui s’amuse avec trois fois rien et qui est TOUT LE TEMPS de bonne humeur. Ça m‘agace ! Et moi je m‘ennuie, mais A MORT… et ça n’intéresse personne !
Le bitume résonne étrangement. Je cours, je cours. Les cailloux grincent et volent sous mes pieds. Ça bourdonne dans mes oreilles, mon cœur pulse au rythme de mes pieds. Il y a plein de choses à faire. J‘en ai marre ! Allez, plus vite.
Tiens, ça s’adoucit sur le chemin de terre. Ah mais ce petit sentier mène dans la forêt. Papa en parlait, je crois, c’est juste derrière la maison.
Il y a plein de choses à faire. Jules ! Ah non mais taisez-vous ! Laissez-moi tranquille !
— Ribambelle.
Tiens, on dirait la voix de Marie. Mais… il n’y a personne. Il fait sombre… Ça fait combien de temps que je marche ?
— Tourne en rond, tralili…
C‘est etrange, les sons ne sont pas comme d‘habitude. Et quelqu‘un chante cette comptine de Marie. Non… c’est pas un chant, ça murmure. C’est bizarre. J‘ai la chair de poule ! Mais il fait chaud, pourquoi j‘ai froid comme ça ?
— Juuuuules.
C‘est pas la voix de Marie. De toute façon, jamais de la vie, maman et papa la laisseraient aller dans la forêt.
Crac. Le vent, ça fait frotter les feuilles. Un oiseau chante au loin, un autre lui répond. Et là ! C’était quoi ? Un pas ! Ça sent la forêt ! La mousse et l’écorce. Un deuxième pas. Ah mais c’est moi. Hein, d’où vient cette brise ? Il fait chaud. J‘ai froid.
— Jules. Ici, il y a plein de choses à faire.
— Je m’ennuie ici.
— Alors jouons. Viens jouer avec nous !
Tiens, il y a un rayon de soleil, c’est beau, ça traverse les arbres. On dirait des lucioles ! Ça m‘illumine aussi. Mes vêtements et mes bras, ça me réchauffe. Ah la lumière à disparu. Il fait presque noir. Un éclair brun entre les buissons ! Une biche ? Ça parle, une biche ? On dirait que le chemin se rétrécit.
— Jules, viens jouer…
— Je ne joue plus ! Ma voix est ridicule, toute petite. On dirait un petit garçon.
— Pourquoi pas ?
— Je suis grand maintenant ! Non, ce n’est pas ma voix. Elle est minuscule.
— Grand comment ? Viens, amuse-toi avec nous.
Ce sentier disparaît, il faut traverser les sous-bois. Le buisson bouge ! Il se gonfle. C‘est un buisson qui respire.
— Jules ?
Boum boum. Ça c’est mon cœur. Je vais arrêter de parler, moi ! Mais, ce buisson… il respire plus fort !
Ça suffit. Sortons d‘ici !
J‘entre dans le sous-bois, j’écarte les branches. Qu’il fait noir ici, je ne vois rien.
— Juuuuuules… tu viens jouer ?
— Non, je ne joue plus, je suis grand maintenant !
— Grand… maintenant. … Jouons, c’est amusant.
Quand je m’arrête... Plus rien. Plus un bruit. Quand j’avance… Je vais pas rester planté là ! Allez, cours !
— Jules, j‘aime courir, moi aussi. Jouons !
Ça bouge dans le buisson ! J’entends des pas ! Quelque chose m‘a touché le visage ! Ça m‘attrape ! Plus vite ! On dirait des doigts qui sortent des buissons ! Ça bouge ! Je vois des silhouettes ! Plus vite. Elles me suivent ! Ça s’éclaircit ! Là ! La maison. Qu’elle est belle !
Ah !
J’ai pas vu cette racine ! Elle m’a fait un croche-patte ! Elle joue aussi, c’est ça ? Mais ça, c’est tricher !
Oh regarde-moi ça, il n’y a plus de sentier ! C’est même pas un buisson, c’est un mur ! Un mur de branches noires !
— Jules, reste. Jouons.
Je vois la maison juste derrière. Maman et papa sont à l’intérieur, je les vois à la fenêtre de la cuisine. Ils préparent sûrement ce fameux pique-nique.
Plus le mur s‘approche de moi, plus ça cogne fort. Un souffle chaud sur mes joues.
— Tu ne vas pas me manger !
Plus un bruit. C’est calme. Puis, j‘entends quelque chose. Ça c’est mon cœur qui bat, qui bat.
Ah… je suis dehors ! Devant moi la maison. Et derrière… La forêt.
— Ribambelle, tourne en rond, tralili tralala.
Tiens, elle a une jolie voix, Marie. Et finalement, c’est agréable qu’elle sourit comme ça. On dirait un soleil.
— Jules ! Je t’ai cherché partout !
Je lui souris.
— Moi aussi, je te cherchais. Tu voulais découvrir ce poulailler ?
Marie rayonne.
— Tu crois qu’il y a quoi dans ce poulailler, s’il n’y a plus de poules ?
Je regarde la forêt derrière la maison.
— Je ne sais pas.
Peut-être quelque chose qui aime jouer.
— Des fées ? s’exclame Marie.
Je penche la tête.
— Sûrement.
Elle câline sa poupée.
— Miranda, il y a des fées dans cette forêt ! Je le savais !
Je retrouve ma chambre.
Je ne sais pas, le gazouillis des oiseaux était sympa finalement. J’entends le brouhaha de la ville jusque dans ma chambre. Quand j’ouvre la fenêtre, une odeur chaude de friture vient du kiosk en bas.
Et… ça ne sent pas la mousse, là ? Un battement d’aile ?
L’aventure… continue.
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