— N‘y va pas. Ne t‘approche pas. Il y a des choses, on n‘y touche pas.
Parfois, il ne faut pas davantage pour motiver un cœur trépidant de courage et de curiosité ! Et Rewann avait un tel cœur. Il était rêveur aussi, et possédait un brin de folie. Juste ce qu’il fallait. Peut-être même un peu plus.
Nul ne saurait dire aujourd’hui ce qui l’avait réellement poussé à partir, à franchir ce seuil, à faire ce voyage, seul. Traverser le passage interdit, trouver cet endroit secret, percer un mystère — qui n’en rêvait pas ?
Mais nul n’y pensait vraiment. Après tout, il s’agissait d’une histoire — à dormir debout ! Une comptine pour enfants. Rewann l’avait chantée avec les autres enfants du village.
Une pierre scintillante au plus profond de la forêt.
Mais cette forêt-là n’était qu’un mythe. Une forêt qui devait renfermer mystères et magie. De belles histoires qui l’accompagnaient depuis sa plus tendre enfance, lui et ses amis.
Et cette pierre ! Elle enflammait leur imagination. Elle devait être très particulière. Pour sûr !
Et ils avaient pensé à tout !
Un trésor inestimable ?
Un danger sans nom ?
Un remède à toute maladie ?
La réponse à toute question ?
Au fil des ans, ces histoires occupaient de moins en moins leurs jeux. Leur curiosité s’affaiblissait.
Seul Rewann continuait à en parler. Il ignorait les voix moqueuses.
Il croyait donc aux contes pour enfants ? Il s‘agissait d‘une histoire, rien de plus.
Personne n’aurait cru qu’il était sérieux ! Les villageois en riaient. Et Rewann riait de plus belle. Son énergie était débordante. Il irait loin, très loin.
Plus il grandissait, plus on lui confiait de tâches complexes. Oh, il irait loin, Rewann.
Par contre, quel drôle d’oiseau, à parler sans cesse de cette histoire de pierre !
Aussi la surprise fut-elle totale quand on découvrit sa disparition, un matin de printemps.
Nul ne savait pourquoi il était parti, au milieu d‘une nuit noire, emportant le strict nécessaire pour une longue marche, périlleuse et solitaire.
Il avait dû perdre un pari. Ou avait-il perdu la tête ?
Quelques villageois partirent à sa recherche. Ils empruntèrent les chemins, interrogèrent ceux qu’ils croisaient, espérant encore le rattraper, le ramener à la raison, le ramener au village.
Mais nulle trace ne menait à lui. Il avait bel et bien disparu. Et nul n’aurait pu dire dans quelle direction chercher. L’histoire parlait d’une contrée déserte, d’un endroit où personne ne mettait le pied, un endroit que les animaux fuyaient. Un endroit mythique.
Les rires s’élevèrent. Tous secouaient la tête, incrédules. Mais peu à peu, les rires cessèrent.
Bientôt, le doute s’installa. Ils se souvenaient de Rewann, de sa certitude. Il avait toujours été convaincu que derrière une histoire se cachait un grain de vérité, un grain de quelque chose.
Et s‘il y avait quelque chose à découvrir — eh bien, ce serait lui, Rewann, qui allait faire la découverte. Et s‘il n’y avait rien… Eh bien, il aurait fait un beau voyage. Était-ce possible ? Et s‘il trouvait vraiment quelque chose ?
Rewann avait marché pendant des jours et des jours, traversant landes et forêts, passant dans des villes et des hameaux.
Au début, il croisait d’autres personnes, des villageois, des voyageurs. Il échangeait avec eux, il s’intéressait à leurs histoires, il avait tout un monde qui s’ouvrait à lui.
Il aurait pu rester, ou changer de direction, changer de but. Mais il n’oubliait pas son objectif. Il ne le partageait avec personne. Rewann donnait l’image d’un jeune homme habile, avenant, mais très discret. Et foncièrement indépendant.
Il reprenait la route. Et plus il allait vers l‘ouest, plus les habitations se faisaient rares, plus le paysage devenait sauvage.
Les nuits défilèrent, les jours déclinèrent. Ils se ressemblaient tous. Le paysage se ressemblait. Un pas après l’autre. Un pas, encore un pas. Un autre pas.
La lande devenait de plus en plus stérile, se transformait imperceptiblement en un désert glacé.
Son œil se fatiguait du même décor. Son corps ne savait même plus qu’il marchait. Ses pas devinrent mécaniques, son corps devint sec. Son visage fut sculpté par ce vent glacial.
Aucune autre âme ne traversait la lande.
Parfois, il parlait à voix haute pour rompre le silence. Parfois, il ne prononçait pas un mot pendant des jours.
Un jour, plus aucune pensée ne traversait son esprit. C’était le silence. Son souffle se fondait dans le vent.
Il marchait, il parcourait les landes.
Au loin, une forêt. Son œil ne la voyait pas. Il marchait. Il s’approchait. Il ne voyait rien.
Quand il atteignit la lisière de la forêt, nul n’aurait reconnu cet homme hagard, sans âge, sans âme.
Il pénétra dans la forêt. Il traversa des sous-bois hostiles qui semblaient vouloir le repousser loin de son cœur. Mais il ne sentait rien. Il marchait et s’enfonçait dans les entrailles de cette forêt. Aucun bruit, aucun mouvement, juste des ronces qui le griffaient.
Au plus profond de la forêt, il tomba sur une cabane en ruine. Il trébucha sur une planche à terre.
Il ouvrit un œil, leva la tête et vit cet amas de bois. Son regard retomba sur son pied. Il sentit une douleur sourde à l’orteil.
Pour la première fois depuis une éternité, il ressentait quelque chose.
Il ramassa la planche sur laquelle il venait de trébucher et la posa contre ce qui restait d’un mur. Puis il en ramassa une autre. Mécaniquement, il se retroussa les manches. Brique par brique, planche par planche, il reconstruisit la cabane.
Il y resta, dans cette cabane, au plus profond de la forêt.
La reconstruction lui prit du temps. Il n’en avait plus aucune notion, mais il voyait les saisons changer. La douleur dans son pied disparut vite. Un mur se dressa. Puis un autre. Le toit finit par le protéger de la pluie.
Il continuait pourtant à marcher, mécaniquement. Un pas après l’autre. Il quittait parfois la cabane et reprenait sa route.
Mais quelque chose le maintenait à cet endroit. Et toujours, il revenait. Puis, un jour, il cessa de marcher.
Un matin, il ouvrit l’autre œil.
Il s’étonna de voir qu’un rayon de soleil réussissait à passer à travers les arbres. Il remarqua le chant d’un oiseau. Depuis quand il chantait, il n'aurait pu le dire. Peut-être avait-il toujours été là.
Un soir, quand il sortit de sa cabane, on l‘aurait même reconnu de nouveau. Quelque chose s’était niché dans sa poitrine et irradiait. Il ne comprenait pas ce que c’était, mais il se sentait enfin prêt à repartir, à rentrer.
Fallait-il une réponse à tout prix ? Rewann n‘en était plus sûr. Mais il sentait qu’il était temps de rentrer.
Il quitta la forêt et parcourut la lande, vers l’Est, pour retrouver la civilisation, pour retrouver les hommes, pour retrouver son village.
Il marchait à travers cette lande qu’il avait presque oubliée. Mais la lande, elle, se souvenait de lui et l’accueillit avec son vent glacial, son paysage monotone et ses journées sans fin.
Et il marchait. Il oubliait ce qu’il était venu faire, il oubliait tout, jusqu’à son nom. Mais il avait emporté quelque chose de la cabane. Quelque chose commençait à irradier en lui et le faisait avancer.
Il ne se referma pas. Peu à peu, il finit par se souvenir de nouveau. Rewann continua de marcher à travers ces terres hostiles.
Un jour, il posa son regard sur le sol et vit quelque chose de surprenant. Il posa un genou à terre et frôla avec douceur cette tige qui sortait du sol. Puis il se redressa et poursuivit sa route... Jusqu’au jour où, sur cette lande déserte, deux êtres solitaires se croisèrent. Ils avaient marché des éternités durant.
Et quand ils se croisèrent, ils se reconnurent.
Quand Rewann réussit à regagner son village, la lande n’était plus un désert. Là où une tige solitaire avait percé le sol, des prairies s’étendaient désormais, attirant toutes sortes d’animaux.
À son retour, on le trouva changé. Il avait dû vivre des aventures extraordinaires. Mais il ne les partageait avec personne.
Avait-il trouvé la pierre ? Quels mystères la forêt renfermait-elle ? Qu’avait-il appris ?
Rewann ne satisfit aucune curiosité. Par contre, les villageois avaient bien prédit une chose : Rewann irait loin dans sa vie.
Plus tard, malgré ses fonctions et ses responsabilités, on le voyait encore marcher sur un sentier au bord de la rivière ou le long de la lisière.
Et parfois, on aurait dit qu‘une silhouette marchait à ses côtés.
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