— Je peux voir ton reflet.
L’homme s’arrêta net. Il retint son souffle, puis, lentement, se retourna pour regarder en face la fille qui avait prononcé ces mots. Elle se regardait dans un petit miroir de poche, se faisant des grimaces et riant aux éclats.
Quelle plaisanterie cruelle ! Lui ne voyait plus son reflet depuis maintenant trois siècles. Les autres ne pouvaient pas davantage le voir. Les photographies ne gardaient pas davantage sa trace.
Il ne savait pas à quoi il ressemblait aujourd’hui. Il avait d’ailleurs oublié son apparence.
Il y avait eu des peintures, mais elles avaient été perdues lors des épisodes mouvementés de sa longue vie. À en juger par les commentaires qu’il avait l’occasion d’entendre, il n’était pas trop moche. Il osait même prétendre qu’il était plutôt bien fait. D’après ses souvenirs. Et ces regards en coin…
Il sortit de ses réflexions futiles, secoua la tête et continua sa route.
— Je peux voir ton reflet.
Il se figea et se retourna encore, une peur diffuse dans les entrailles. La voix de la fille flottait dans l’air, comme suspendue. Elle lui revenait en un étrange écho. La fille lui parut différente. Plus grande, peut-être. Ou simplement plus âgée ? Elle le regardait droit dans les yeux. Il avait du mal à soutenir son regard.
Il frissonna.
Elle tourna le miroir et lui tendit son reflet, un sourire énigmatique sur les lèvres. Il s’approcha encore de la jeune femme, les yeux fixés sur sa main tendue, évitant soigneusement le miroir posé dans sa paume.
Était-ce réel ? Était-ce possible ? Allait-il découvrir son visage, au bout de trois cents ans ? Et s’il ne se reconnaissait pas ? Ou s’il n’avait pas changé d’un iota ?
Il sentit des gouttes de sueur perler sur son front. Cela l’irrita au plus haut point. Il n’avait pas transpiré non plus depuis trois cents ans. Il essaya de reprendre ses esprits. Il prit une grande inspiration — et se pencha sur le miroir.
Lentement, il ouvrit les yeux et se regarda en face.
Rien. Pendant quelques éternités, il ne ressentit rien. Puis, un battement de cil plus tard, il respirait de nouveau.
C’était lui. Lui. Il avait oublié, mais comment ne pas… se reconnaître ? C’était lui. Un visage qui avait vécu. Et il revoyait, dans chaque ride, dans chaque recoin, un morceau de sa vie : des combats, des amitiés, des amours.
Il releva la tête, mais distingua à peine la fille derrière le voile de larmes qui brouillait sa vue. Il s’essuya les yeux avec un rire franc.
Il sursauta.
Face à lui se tenait une petite vieille qui l’observait avec curiosité. Elle se posta à côté de lui et, dans le reflet du miroir, il la vit jeune.
Il se tourna vers elle, incrédule.
— Est-ce que je ressemble à mon reflet ?
Elle lui lança un sourire farceur et glissa son miroir dans sa poche.
— Les mystères de la vie, mon chéri.
Elle rit devant son regard ébahi et s’en alla. Il fixa son dos jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans les méandres de la ville. Il se retourna et son regard tomba sur la vitrine d’un magasin.
Son reflet n’y était plus.
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