Aujourd’hui, Richard Paul est particulièrement nerveux. Plus nerveux qu’à son habitude, en tout cas.
Derrière le rideau, il observe l’audience. Ses mains sont moites et de grosses gouttes de sueur perlent sur son front. Il sort un mouchoir de sa poche et les efface avec des tapotements secs, presque mécaniques. Il inspire profondément. Un peu trop profondément. Puis il expire bruyamment.
Mon vieux, du calme. Le discours, tu le connais par cœur. Courage. Ça va bien se passer.
Et voilà. C’est son tour. Il sort. Personne ne devine sa nervosité. Richard Paul a l’air sûr de lui. L’audience est silencieuse.
Il suit à la lettre le code 612, le protocole officiel pour ce genre de discours. Que c’est rassurant. Il s’y tient.
Article 3 : ne pas trébucher en entrant. Une règle simple. Mais une règle importante. Il maîtrise.
Il regarde le public avec bienveillance. Inspire. Quelques phrases d’introduction suffisent pour rappeler l’existence de ces paradis perdus et l’importance capitale de créer ce musée de l’innocence. Son musée. Son futur musée. Celui auquel il avait confié toute son innocence fervente. Il imagine déjà les salles lumineuses, encore vides, attendant leurs histoires. Des objets oubliés. Des fragments d’antan. Des traces effacées par le temps.
Article 7,3 : rester concentré. Bon. Il y avait pire.
Il continue son discours, porté par cette idée qui ne l’a jamais quitté. Son musée. Il aime ce projet. À la folie. Et il rappelle donc aussi… l’urgence de trouver des fonds.
— Donc, messieurs, dames, si l’âme d’un sponsor vous habite, lâchez un billet ou deux, s’il vous plaît.
Il réussit même à glisser un peu d’humour dans son argumentaire, expliquant pourquoi le tibia de Caïn n’a rien, mais alors absolument rien à faire dans son musée de l’innocence. Il n’y mettra que de l’innocence. Rien d’autre. Il essaie de cacher à quel point ce projet compte pour lui. Mais c’est difficile. Quasiment impossible.
Le discours s’achève. Applaudissements.
Merci, merci… C’est gentil. Mais il veut surtout des sous.
Article 7,1 : ne pas se mettre à genoux pour des questions pécuniaires. Il soupire. Il espère sincèrement qu’ils seront nombreux à soutenir son projet. Les applaudissements s’éteignent.
Richard Paul disparaît derrière le rideau. Ses collègues l’accueillent chaleureusement. Tous, sauf son rival. Lui aussi cherche des fonds pour un autre musée. Il l'ignore avec un talent presque admirable.
Du haut de son arrogance étudiée, il lit un journal. Il ne connaît probablement pas très bien le code 612. Il est trop bien habillé pour ça.
Afin de ne pas avoir à constater le succès de Richard Paul, il garde les yeux fixés sur les pages, ostensiblement. Mais de temps en temps, il les gratifie de quelques coups d’œil impatients. Le bruit joyeux de l’assemblée commence à le déranger. Il pince les lèvres et secoue bruyamment le journal. Du bruit, il sait en faire.
Richard Paul remarque le mouvement. Pas parce qu’il le dérange. Simplement parce qu’il attire son regard. Et son regard tombe sur le titre de la Une :
L’étrange incident du cheval traversant la nuit.
Il reste un instant immobile.
Tiens… Voilà une histoire qui mérite d’être lue. Il se promet de lui piquer le journal dès que possible. Il sourit.
Peut-être venait-il de trouver la première pièce de son futur musée.
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